Sophie Deniel a senti le vent tourner. Depuis son jardin de Rosnoen dans le Finistère elle a fait germer et grandir l’idée que la technologie pouvait être au service de l’humain. Aujourd’hui elle est à la tête de Beo Healthcare, société mère d’Alix, une IA qui améliore la santé des patients en cours de commercialisation avec un poids de 7,8 millions d’euros et un potentiel qui grimpe à 45 millions dès fin 2026 et plus de 100 millions en 2030. À un tournant, elle aimerait s’implanter à Nantes dans le quartier de la santé pour bénéficier de l’émulation locale autour de l’e-santé et de la santé globale.
Quel est votre parcours ?
« J’ai fait des études de Sciences économiques à Rennes et le Celsa à Paris, avec une spécialité dans l’audiovisuel d’entreprise. J’ai toujours eu une appétence pour certaines technologies. Et j’ai aussi eu la chance de saisir certaines révolutions numériques comme les Q-R codes ou Twitter. En 2005, j’étais mère au foyer et en observant mes enfants qui étaient attirés par l’univers numérique, je me suis dit que ça serait super de pouvoir avoir des livres augmentés grâce au numérique. J’ai fait une formation autour du développement personnel grâce au projet européen EQUAL mis en place dans le Finistère pour l’entreprenariat féminin. J’insiste là-dessus car on parle souvent des formations sur la création d’entreprise qui tournent beaucoup autour de la gestion. Le développement personnel permet de savoir où on veut aller et ce qui nous anime vraiment. Grâce à cette formation, j’ai pu convertir le projet de livre communicant que j’avais en tête en projet d’entreprise. J’ai pu le présenter à Telecom Bretagne [NDLR : aujourd’hui IMT Atlantique] qui m’a incubée et mis des étudiants à disposition pour travailler sur un prototype. Ensemble nous avons réussi à créer le premier livre communicant au monde. Les étudiants ont eu le premier prix du concours de fin d’année pour ce projet face à des systèmes embarqués, portés par Renault, pour assister un conducteur en cas d’endormissement. Ensuite, ça a été un véritable parcours du combattant pour passer du prototype à un produit prêt pour un marché et donc à une entreprise. »
Comment est né Beo Healthcare ?
« En 2016, grâce au programme de R&D européen Eurostar, nous avons été sélectionnés par une équipe de médecins et de chercheurs danois qui travaillaient sur le développement d’une application de coaching santé sur les lunettes de réalité augmentée Laster. Le projet a duré 3 ans et en 2019, une étude clinique menée au Danemark et en Finlande auprès de 120 patients a démontré les effets bénéfiques sur la santé d’une telle application pour le groupe de 60 patients équipé de l’application dénommée VAPA (Virtual autonomous physiotherapie Agent). J’ai ensuite, un peu par hasard fin 2019, été démarchée par une société de crowdfunfing et j’ai décidé de créer Beo Santé, une filiale de bookBeo début 2020 En 2021, nous nous sommes associés aux travaux de la physiologiste et chercheuse Véronique Billat qui a notamment travaillé sur la capacité physique des individus et nous avons lancé notre propre IA, Alix (Artificial living intelligence xperience). Alix permet de proposer de l’activité physique adaptée à n’importe quelle pathologie.Beo Santé est ensuite devenu Beo Healthcare pour son évolution nécessaire à l’international. En 2023, l’arrivée de l’IA générative a tout accéléré pour le développement d’Alix sur le marché du médical et Alix a été reconnue dispositif médical de classe I en mai 2025. Nous avons lancé la commercialisation en fin d’année et nous sommes aujourd’hui à un tournant pour la prescription médicale d’Aix auprès d’un grand nombre de patients dans le cadre de nombreuses pathologies allant de la chirurgie aux traitements de cancers, en passant par les maladies chroniques respiratoires. Nous sommes engagés dans une levée de fonds de 10 millions en série A pour la fin 2026 et nous souhaitons nous déployer dans le grand-ouest et pouvoir embaucher une vingtaine de personnes, développeurs, commerciaux et spécialistes de l’activité physique adaptée. »
Le fait d’être une femme a-t-il été un frein dans votre carrière d’entrepreneure ?
« Plus d’une fois ! J’ai beaucoup entendu des phrases du genre : « cette nana, c’est n’importe quoi, si les QR Codes pouvaient marcher, on le saurait… », ou « on ne va pas financer une histoire de bonne femme ». Le monde de la tech manque de femmes, donc on aime bien nous mettre en avant, nous utiliser. Mais côté crédibilité, dès qu’il s’agit de technique, on préfère faire confiance aux hommes. J’ai pu le vérifier auprès de certaines banques qui parfois, à projet équivalent, ont préféré financer un homme plutôt qu’une femme. »
Qu’est ce que les femmes apportent à l’entrepreneuriat ?
« Je pense que nous avons une façon différente d’appréhender les rapports hiérarchiques. Nous avons une conception beaucoup moins verticale ce qui nous permet de mieux gérer les équipes. Nous sommes aussi plus enclines à partager nos doutes. Chez les hommes il y a cette obligation a ne pas montrer ses faiblesses, à être toujours le meilleur. Nous savons aussi créer de vrais liens, être dans la confiance. Je le vois bien lorsque je participe à des temps d’échanges dans des réseaux de femmes entrepreneuses, on se confie facilement à des personnes qu’on ne connait pas forcément et on partage des valeurs fortes basées sur la qualité de relation et la motivation de chacun. Ce « management bienveillant » particulièrement porté par les femmes est tout aussi efficace, voir meilleur, qu’un management patriarcal. Il est grand temps de le faire savoir ! »
Quels conseils donneriez-vous à des femmes qui voudraient se lancer ?
« Il reste encore de nombreuses portes à pousser dans le monde économique. Il faut oser y aller. Nous ne sommes pas assez nombreuses ! Nous nous mettons trop de freins. Il faut y aller en pleine conscience du pouvoir masculin, un peu en mode combattante, mais il faut y aller quand même. Et pas dans une forme de mimétisme masculin, mais comme nous sommes vraiment, avec nos valeurs, à notre image. Ce sera la meilleure façon de prouver l’efficacité des modèles féminins. »
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Résumé du contenu
Sophie Deniel a toujours misé sur l'innovation pour entreprendre et sur la bienveillance pour gérer son entreprise et ses réseaux.